mardi 5 juin 2012

Express Yourself - Music & Politics # 2 : "God Save the Queen" (Sex Pistols)

Formés en 1975 à l'initiative de Malcolm McLaren et de Vivienne Westwood, les Sex Pistols ont vu leur carrière émaillée de scandales en tous genres, provoqués par leurs concerts turbulents et leurs attitudes provocantes. En décembre 1976, l'émoi devient national lorsqu'invités dans le "Bill Grundy Show", les membres du groupe profèrent quelques grossièretés en direct, encouragés il est vrai par le présentateur, qui s'est aussi aventuré à "draguer" Siouxie Sioux, venue en groupie. 




 Vu aujourd'hui, le langage utilisé paraît presque anondin (et on est surpris que ce ne soit pas la croix gammée arborée par l'un des fans du groupe qui ait suscité la réprobation), mais dans la prude Albion, il cause un esclandre gigantesque, exacerbé par les tabloïdes, Daily Mirror en tête. 
 
A la suite de ces réactions, la plupart des municipalités prennent la décision d'annuler les concerts des Sex Pistols, et la maison de disque qui les a signés, EMI, finit par rompre le contrat, avant même que le premier album du groupe ne soit enregistré. Cet épisode a d'ailleurs engendré l'enregistrement d'une chanson parue sur Never Mind the Bollocks, "E.M.I.", sur laquelle Johnny Rotten/John Lydon déverse toute sa rancœur à l'égard de la compagnie de disque.


Un nouveau contrat est négocié avec la compagnie A & M, et le premier single prévu est un morceau composé par John Lydon, dans la perspective du Jubilé d'argent de la Reine, qui doit se tenir en juin 1977. Intitulé "No Future", il sera ensuite rebaptisé "God Save the Queen" à la suggestion de Malcolm McLaren. La parution est prévue pour le mois de mars 1977, mais celle-ci est annulée suite à la résiliation du contrat par A & M, qui a peu apprécié le fait que la cérémonie de signature avec les membres du groupe (voir photo ci-contre, signature devant Buckingham Palace)  dégénère en beuverie et en bagarres causant le saccage de ses locaux. Revoici donc les Sex Pistols sans maison de disque, et la date du Jubilé approche... Un accord est alors signé dans l'urgence avec Virgin, toute jeune compagnie crée par le milliardaire hippie Richard Branson, qui reprogramme une sortie du morceau, prévue le 27 mai afin que la chanson parvienne dans le top 10 des charts en pleine semaine du Jubilé . 
 


La célèbre pochette est conçue par le graphiste Jamie Reid, qui détourne le portrait officiel de la reine Elizabeth, réalisé par Cecil Beaton, pour en faire une image punk, utilisant le bleu et l'argenté, les couleurs certifiées du Jubilé. La publication du 45 t se heurte rapidement à de nombreuses difficultés. Les imprimeurs refusent de fabriquer la pochette, la considérant comme insultante, et il en va de même pour les ateliers de pressage qui rechignent à produire le vinyl. Il faut de longues négociations pour que le disque puisse finalement être prêt à temps. Il sort le 27 mai 1977, mais plusieurs grandes chaînes de magasins n'acceptent pas de le mettre en vente et la plupart des radios, la BBC en tête, interdisent le titre de toute diffusion, pour outrage au bon goût. En dépit de ces obstacles, "God Save the Queen" se vend comme des petits pains et intègre en première semaine la 11e place du hit-parade britannique.

Pour poursuivre la promotion de la chanson, Mc Laren et Branson décident d'organiser un concert, la semaine du Jubilé, sur un bateau naviguant sur la Tamise, dénommé le "Queen Elizabeth". L'événement se termine par un abordage des brigades fluviales et l'arrestation d'une dizaine de personnes pour "trouble à l'ordre public" (voir la vidéo ci-dessous, plus spécialement à partir de 7 minutes pour l'intervention des forces de l'ordre).





UK Chart, 11 june 1977
Parvenu au jour de célébration du Jubilé, "God Save the Queen" s'est vendu à 200 000 exemplaires et se dirige tout droit vers la place de numéro 1. Il échouera toutefois en numéro deux, juste derrière le titre de Rod Stewart intitulé symboliquement "I Don't Want to Talk About It". Branson et McLaren accuseront le British phonographic institute d'avoir manipulé les chiffres de vente pour éviter que le titre des Sex Pistols ne se retrouve en tête du hit-parade la semaine des célébrations, ce qui aurait contribué à ternir la fête. Une directive secrète émise la semaine précédente aurait exclu des statistiques les ventes réalisées par les magasins en lien avec une compagnie de disque. Or, une bonne partie des 45 t des Sex Pistols étaient écoulé par des boutiques de Virgin. La semaine suivante, la directive était annulée...



Le journaliste Jon Savage dépeint parfaitement la signification que recouvrait "God Save the Queen" au moment de sa publication : "Les Sex Pistols, en surgissant, eurent à peu près le même effet qu'une grenade à main lancée dans un parterre de glaïeuls. God Save the Queen était la seule protestation sérieuse contre le Jubilé, le seul cri de ralliement pour ceux qui n'étaient pas d'accord avec le Jubilé parce qu'ils n'aimaient pas la reine ou parce que, comme John Lydon, ils étaient Irlandais, ou encore, bien plus simplement, parce qu'ils se sentaient floués  par une telle propagande, par une vision de l'Angleterre qui n'avaient pas le moindre rapport, même le plus lointain, avec leur expérience quotidienne" (England's Dreaming. Les Sex Pistols et le punk, Allia, 2005). Quelques jours après le Jubilé, Jamie Reid et John Lydon sont violemment attaqués par des monarchistes et finissent à l'hôpital.

Trente cinq ans plus tard, le Jubilé de diamant a donné lieu à un énorme concert réunissant Elton John, Paul McCartney, Stevie Wonder, Madness... On n'y a pas entendu les Sex Pistols...

Sources : Jon Savage, England's Dreaming. Les Sex Pistols et le punk, Allia, 2005 ; Julien Temple, the Filth and the Fury, 2000, Channel 4 ; Michka Assayas, Dictionnaire du Rock, Robert Laffont, 2000.